Relais 99 – Entretien avec Guillemette de Bure

Relais 99 – Entretien avec Guillemette de Bure

secaero.jpgGuillemette de Bure, petite-fille de Marcel Bouilloux-Lafont, vient de publier un ouvrage conséquent sur son grand-père, Les secrets de l’Aéropostale, aux éditions toulousaines Privat. Dans un entretien qu’elle a bien voulu accorder à Relais, elle revient sur ses recherches et le rôle de Marcel Bouilloux-Lafont dans la création de la Compagnie Générale Aéropostale (CGA). Guillemette de Bure a gentiment accepté que cet entretien soit mis en ligne sur le site de la Société des Amis.


Relais : Alors que de nombreux ouvrages ont été publiés sur la CGA et sur les hommes de « La Ligne » ces dernières années, comment et pourquoi ce livre ?

 

portraitmbl.jpgG. de Bure : Ce livre est le résultat d’un long travail de recherches, sur quelque vingt années. Je suis née au Chili, j’ai connu mon grand-père à la fin de sa vie et j’ai voulu écrire son histoire mal connue, l’histoire de Marcel Bouilloux-Lafont, créateur de l’Aéropostale, nom qu’il a d’ailleurs inventé lui-même. Je me suis donc plongée dans des livres, puis dans d’innombrables fonds d’archives, avec difficulté, n’étant pas historienne mais avec la volonté d’écrire sur cet homme qui avait étrangement disparu de l’histoire officielle de l’Aéropostale. Mon enquête – car il s’agit véritablement à la base d’un travail d’enquête – s’est principalement faite dans les archives en France – historiques, militaires et judiciaires –, mais aussi aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Espagne et en Amérique du Sud. Dans ma quête, il faut reconnaître que l’accueil des Sud-américains a été exceptionnel. Peu à peu, malgré les contraintes et parfois les pressions m’invitant à ne pas remuer le passé, j’aboutis à un livre Les Secrets de l’Aéropostale publié chez Privat, grâce à Pierre Sparaco et d’autres amis journalistes. Mon objectif était résolument simple : non seulement dire la vérité, appuyée par des preuves irréfutables, sur certains aspects politiques, géopolitiques, juridiques, judiciaires, financiers, et autres… encore méconnus de l’histoire de la CGA et de ses sociétés affiliées sud-américaines, mais aussi évoquer, en souvenir de ma mère disparue en 1981, la vie et oeuvre de son père, Marcel Bouilloux-Lafont.

En 1927, alors qu’il est un grand industriel dans le ferroviaire et le portuaire au Brésil, pourquoi Marcel Bouilloux-Lafont accepte-t-il de se lancer dans l’aventure de l’Aéropostale ?

Mon grand-père était en quelque sorte un enthousiaste et surtout un patriote. Ses affaires au Brésil et en France étaient reconnues comme florissantes et, en 1926, on venait le chercher « au nom de la France » pour aider à l’installation d’une ligne aéropostale en Amérique du Sud, continent qui lui était familier mais où il voyait se profiler une redoutable concurrence allemande (Zeppelin, Dornier, Junkers, Lufthansa…) dans le domaine aéronautique, ce qu’il jugeait pouvoir devenir dangereux. Malgré sa méconnaissance en matière d’aviation, il a donné son accord, s’est lancé dans l’aventure, a engagé des capitaux, a construit toute l’infrastructure requise, signé des contrats postaux avec huit pays du continent sud-américain. Il a cru aussi dans les engagements d’hommes comme Pierre-Georges Latécoère ou Didier Daurat, et dans les promesses de subventions et de soutien des gouvernements français de l’époque. Ce fut peut-être sa plus grande erreur. En 1931, quatre ans après sa création, à la suite à toutes sortes d’intrigues, la CGA était mise en liquidation, abandonnée par le gouvernement français malgré ses réussites et ses bons résultats dans les États sud-américains.

Quels rapports Marcel Bouilloux-Lafont entretenait-il avec les cadres et le personnel de l’Aéropostale ?

mblamerique.jpgC’était un homme respecté par les pilotes, …bien qu’il ne connût rien à l’aviation au début de l’aventure de la CGA ! Contrairement à ce que l’on a écrit, c’était lui le décideur de l’Aéropostale et le véritable réalisateur de « La Ligne » et des compagnies aériennes postales d’Amérique du Sud. Marcel Bouilloux-Lafont fut certes accompagné de pilotes comme Jean Mermoz ou Antoine de Saint-Exupéry, mais aussi de pilotes que l’Histoire a oublié, comme Paul Vachet, grand défricheur récemment biographié par Jack Mary (1), de pilotes sud-américains comme Vicente Almandos Almonacid, Luro Cambaceres, Pedro Ficarelli… pionniers des lignes de Aeroposta Argentina, la principale compagnie sœur de la CGA fondée en septembre 1927 par mon grand-père. Jean Mermoz, par des courriers mais aussi dans son livre Mes Vols (2), a reconnu l’action de Marcel Bouilloux-Lafont et reste un des rares à l’avoir publiquement soutenu dans l’adversité et contre les médisances. Ce ne fut pas le cas de bien d’autres qui oublièrent bien vite Marcel Bouilloux-Lafont lorsqu’il fut victime de toutes sortes de calomnies qui aboutirent à sa disgrâce et à celle de son fils, André, victime d’un procès abject. En 1944, Marcel Bouilloux-Lafont s’éteint, ruiné, dans un modeste hôtel de Rio de Janeiro.

Selon vous, la France a quelque peu oublié le créateur de l’Aéropostale…

Mon grand-père est en effet mort spolié et ruiné, probablement aussi brisé par les faux procès qui lui ont été faits dans les années trente. Il faut savoir qu’à la veille de la guerre, si les pilotes sont toujours là, l’Aéropostale n’existe plus en tant que telle, absorbée en 1933 par l’éphémère SCELA (3) qui deviendra la société anonyme Air France. C’est ainsi que la France a gommé de l’histoire de l’aviation commerciale et postale le visionnaire que fut Marcel Bouilloux-Lafont. La Libération n’a rien changé, ma mère, installée au Chili, essayait surtout de survivre et d’oublier… . Quand j’ai commencé mes recherches, ce sont les Argentins et les Brésiliens qui ont été les premiers à m’aider et à rendre hommage à mon grand-père. Ces dernières années, en Argentine, à Bahia Blanca et à Mar del Plata, je fus invitée à des cérémonies rendant hommage aux pilotes de l’Aéropostale et Aeroposta Argentina. En France, la mémoire est progressivement revenue. Grâce à l’action d’associations comme Mémoire d’Aéropostale (4) et La Ligne bleue, on a encouragé la création de musées commémoratifs autour de l’Aéropostale en Afrique et en Amérique du Sud, de Montaudran à Santiago du Chili. On a aussi favorisé des donations et reconnu les véritables constructeurs de ce que l’on appelle encore aujourd’hui « La Ligne ». Grâce à ces mobilisations, une proposition d’aménagement d’un espace dédié à la mémoire est en projet depuis 2005 sur le site de Toulouse-Montaudran, avec un centre de ressources et de documentation, mais aussi un espace muséographique. Si j’ai fait un long et épuisant travail sur Marcel Bouilloux-Lafont, il reste cependant beaucoup à faire pour sortir de l’anonymat d’autres pilotes et pionniers ; contrairement à ce qu’affirme l’histoire officielle et encore trop de publications de vulgarisation, « La Ligne » ne s’est pas construite autour de deux ou trois grands noms, dans la sérénité et la facilité.

Propos recueillis par Laurent Albaret

Notes :
(1) J. Mary, Paul Vachet, Loubatières, Portet-sur-Garonne, 2006.
(2) J. Mermoz, Mes vols, Gallimard, Paris, 1937.
(3) Société Centrale pour l’Exploitation des Lignes Aériennes.
(4) http://www.memoire-aeropostale.com

Sur Marcel Bouilloux-Lafont, on peut se reporter à sa notice biographique sur le site du Musée de La Poste.

 

logosamp2.jpg
Copyright SAMP

 

 


2 commentaires

  1. vergnes dit :

    mon père Edouard Vergnes a été le collaborateur de votre gd père.Toute mon enfance a été bercée par la Caisse commerciale,les chemins de fer de l’Est bresilien,l’Aeropostale,SVP etc….J’ai 82 ans et reproduis tout ce que j’ai trouvé sur votre famille,car mon père a ensuite travaillé avec André,puis Claude.Fidèle de 1924 à 1964 je crois!Nous avons toujours defendu et respecté votre gd père.

  2. Gilles dit :

    Mon grand-Oncle ANDRE MONTET ancien mécanien navigant à cotoyé aussi votre grand-père . j’ai une page facebook à la mémoire de l aeropostale . AMITIES . Gilles .
    je suis a la recherche de photos sur l’époque 1936 / 1940 sur les traversées …. et d’andré Montet . merci .

Répondre

LE CLUB DOMINICAIN - Artisa... |
CLUB DES LOISIRS DE LOCQUENOLE |
G.A.I.A |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | gondwana
| homojeunes
| Le groupe central d'Amnesty...